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Divine surprise: voilà qu'ils nagent dans le bonheur, alors que c'était le plus complet désastre que certains leur avaient promis, à ces deux-là, lorsqu'ils s'étaient rencontrés, en août 1998. A l'époque, dans le meilleur des cas, quand on était poli et qu'on voulait faire l'intello, on disait: Paradis et Depp, couple improbable. Une affaire qui ne tiendra pas un coup de lune, un coup de pub, une foucade de plus.
Seulement voilà: trois mois plus tard, M. Depp était toujours au septième ciel, et miss Paradis aussi, avec, de surcroît, un bébé au programme... Une petite Lily-Rose Melody qui vit le jour en mai de l'année suivante, sans que se produise une seule des catastrophes prédites par les caqueteurs patentés du Paris branché. Et, deux ans plus tard, non seulement les tourtereaux vivent toujours ensemble, mais à les en croire, leur bonheur ne cesse plus, comme leur chérubine, de croître et embellir. Pour preuve, le dernier album de Vanessa, sorte d'Eden musical sur les thèmes entrelacés de la maternité, du nirvana amoureux et des fraternités de clan. Un titre explicite les résume: «Firmaman». Certains textes sont d'ailleurs signés Vanessa Paradis, ce qui renforce l'aspect intimiste, voire intime, de cette oeuvre quasiment familiale, puisque Depp est aussi l'auteur d'une chanson dont Vanessa n'avait trouvé que le refrain. Son «amoureux», comme elle l'appelle, lui a aussi inspiré nombre d'harmoniques de ce disque, après qu'il eut patiemment enseigné à sa belle les arcanes de la guitare; il la pratique à la perfection. Pour couronner cet album à la gloire du «sweet home», un des titres s'honore de la participation exceptionnelle de miss Lily-Rose en personne, premiers rires et gazouillis compris. Enfin, preuve ultime qu'il existe encore un autre ciel après le septième, le couple vient de s'envoler pour l'Espagne, où Vanessa va donner la réplique à son cher et tendre dans le film qu'un des metteurs en scène préférés de Depp, Terry Gilliam, y tourne actuellement: «L'homme qui tua Don Quichotte»...
Voici donc que l'oiseau de paradis prouve aux oiseaux de malheur qu'en amour, comme pour le reste, le pire n'est pas toujours sûr. Cela dit, au crédit de tous les volatiles cancaneurs qui, il y a deux ans, lui promettaient l'enfer, il faut tout de même signaler qu'avant de roucouler en toute sérénité, son tourtereau et elle possédaient, en matière de brindezingueries, quelques beaux états de service. Aussi, pour mesurer l'importance de leur double métamorphose, une petite récapitulation ne sera pas de trop.
On commencera par Depp, qui possède sur ce terrain un solide avantage. On attribuerait le plus souvent son instabilité amoureuse à une enfance dans une famille d'humeur nomade: ses parents déménageaient jusqu'à trois fois par an. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas qu'il se soit généreusement drogué et alcoolisé à l'âge de 16 ans. A cette époque, Depp manifeste déjà une propension sérieuse à vivre sur le fil du rasoir: un jour qu'il s'était mis en tête de devenir cracheur de feu, il manqua d'être défiguré par les flammes. Pour le calmer, sa mère lui offrit une guitare. «Mes parents s'engueulaient tout le temps, raconte-t-il. J'ai commencé à apprendre tout seul, très vite, j'ai tout misé sur cette guitare.» Quand ses parents divorcent enfin, il a 15 ans. Il en profite pour se droguer de plus belle et prend pour idole la rock star la plus zombie et la plus sulfureuse de l'époque, Iggy Pop. C'est au même moment qu'il se forge la conviction qu'il est visité chaque nuit par le fantôme de son grand-père, un Indien Cherokee qui lui a légué, pour tout héritage, ses pommettes hautes et son regard aigu.
En ce début des années 80, on était donc bien loin de l'univers maison-layette-bisou-guili-guili qui forme aujourd'hui l'ordinaire des jours du beau Johnny, mais encore cette adolescence chaotique n'était-elle que l'idyllique ouverture à ce qui n'allait pas tarder à se transformer en vaste symphonie déjantée... Depp multiplie alors les galères, et les provocations, comme sa manie déroutante de se suspendre régulièrement dans le vide au sommet des gratte-ciel. Jusqu'au jour où sa beauté, son humour et son look destroy finissent par attirer l'attention d'un producteur. Celui-ci lui confie, en guise de premier rôle, le personnage d'un homme qui se fait avaler par un lit... Simple farce, croit Depp, mais on ne l'oublie pas; et c'est ainsi, sans trop savoir comment, qu'il se retrouve embauché dans un feuilleton télé à l'usage des adolescents: il y incarne un flic qui rétablit l'ordre dans des collèges infestés par la drogue. Son physique déchaîne illico l'hystérie féminine: il reçoit des monceaux de lettres enflammées - certaines assorties de poils pubiens. On lui prépare alors un plan de carrière superbe, façon Tom Cruise ou Brad Pitt. Mais Depp, qui continue à se considérer comme un petit Blanc raté, est furieux de devoir son succès à un personnage moralisateur, alors que ce qu'il adore, c'est tout le contraire: la marginalité, la bizarrerie, la transgression des limites, enfin l'interprétation de personnages qui lui correspondent, doux dingues, tendres flippés, voire psychotiques ou infirmes, tel le lunaire Edward de Tim Burton, doté de ciseaux en lieu et place de mains, le rêveur halluciné d'«Arizona Dream», ou l'écrivain soûlographe et anarchiste de «Las Vegas Parano». On pense d'ailleurs, à ce moment de sa vie, que Depp va bientôt sombrer dans la folie: lorsqu'il ne tourne pas, il s'acharne à copier ses personnages; il s'amuse ainsi à construire des bombes artisanales, à tirer au pistolet dans la pampa, à consumer ses jours et ses nuits dans l'alcool (il fera, dit-on, un petit stage chez les Alcooliques anonymes)... Sa vie privée est tout aussi chaotique. A chacune de ses liaisons, il croit que c'est pour la vie; à 20 ans, il se marie avec une maquilleuse rencontrée six mois plus tôt; moins d'un an après, il est divorcé. Quand il s'éprend de Winona Ryder, quelques années plus tard, il se contente de se fiancer mais se fait tatouer le bras d'un romantique «Winona for ever». Il déclare non moins passionnément: «C'est la femme que j'attendais, et je veux des enfants.» Mais Winona se lasse de lui, le trompe. Depp s'empare alors d'un couteau et s'arrache des morceaux de peau, jusqu'à transformer le fatal tatouage en sarcastique «Wino for ever» («Alcoolo pour la vie»)... Alors qu'il est au plus bas, il rencontre Kate Moss. Même scénario: il s'enflamme en un rien de temps, et s'ensuivent quatre ans de disputes en forme de tremblement de terre. Au cours d'un de ces séismes passionnels, Depp saccage une chambre d'hôtel new-yorkaise. Bilan: 50 000 francs de dégâts. Kate, qui n'est pas de reste dans la scénographie des querelles, lui offre, en guise de petit cadeau amoureux, une bague ornée d'une tête de mort; le couple, à cette époque, s'inscrit dans les hôtels sous le nom de M. et Mme Satan... A ce petit jeu sadomaso, Depp paraît le plus expert: atteint d'insomnies incurables, il passe ses nuits à hanter des boîtes glauques; il en rachète une, qu'il baptise «La chambre de la vipère». Il accumule alors les fixations de plus en plus étranges, collections d'insectes et d'animaux naturalisés; il rêve tout haut de finir sous le suaire d'un fantôme. Enfin, il se balade où qu'il aille avec la valise défoncée de Jack Kerouac, bourrée de manuscrits achetés à prix d'or, quand il ne va pas se réfugier dans sa maison à tourelles moyenâgeuses de Los Angeles, entre ses costumes de tournage, ses tableaux où grimacent des clowns, le spectre de ses bêtes empaillées et le fantôme supposé d'Errol Flynn...
Aussi, quand Depp sort de cet enfer pour tomber sur Paradis, on croit à une banale aventure. Il y a eu coup de foudre, c'est sûr; mais Depp n'est-il pas précisément spécialiste de ces emballements subits? Ne voit-il pas simplement en Vanessa le clone de Kate Moss? Quant à Vanessa, n'a-t-elle pas pensé, elle aussi, qu'elle avait trouvé l'homme de sa vie? Du temps de Florent Pagny, par exemple... Que peut-il advenir de la rencontre de deux pareils écorchés, aussi sauvages, aussi noctambules l'un que l'autre, et de la même race en apparence: ceux qui griffent puis déchiquettent leurs proies? C'était oublier l'essentiel: Depp et Paradis promènent le même besoin éperdu d'aimer et d'être aimé. Car ce qui est vrai pour Depp l'est aussi pour Paradis: elle a eu des parents unis, certes, une famille stable, mais le succès foudroyant de «Joe le taxi», qui la propulsa, à 14 ans à peine, au zénith de la chanson internationale, l'a terriblement fragilisée. Comme Depp aux Etats-Unis, ella a excité trop de fantasmes, on a trop parlé, à son propos, de lolita, de nouvelle Bardot. Une image qui lui colle à la peau, avec les fleuves de fiel qui accompagnent toujours, en France, ceux qui réussissent ou se distinguent du commun. Rien ne lui a été épargné: «singe savant», «petite idiote mal foutue», «minette fabriquée de toutes pièces par le Top 50». Elle y a rétorqué avec une violence et un vocabulaire des plus verts, ce qui ne lui a pas été pardonné. De la chanson, elle a donc voulu à toutes fins émigrer vers le cinéma, où elle a également réussi, d'emblée, exactement comme Johnny Depp, sans avoir pris un seul cours de comédie. Les haines, les jalousies se sont encore avivées, avec d'inévitables répercussions sur sa vie privée: il lui faut vivre dans les extrêmes. Rebelle, passionnée, fracassante, obsédée par l'image de femme-enfant où elle se reconnaît de moins en moins, sans parvenir pour autant à y échapper, Vanessa se réfugie dans le travail, jusqu'à s'effondrer d'épuisement...
Bref, au moment où ils se rencontrent, Depp et Paradis ont d'abord en commun d'être pour eux-mêmes leur pire ennemi. Ce qui ne prépare pas précisément à la sublime harmonie amoureuse... Mais ils ont la même chance insigne: ils marchent tous les deux à l'instinct. Ils se contentent donc de se laisser porter par ce qu'ils ont reconnu dans le regard de l'autre: la même appartenance à la race des grands félins, des fauves qui aiment les terres où les autres n'osent pas s'aventurer, parce qu'ils y prendraient trop de risques avec eux-mêmes. Et comme ils n'ont pas peur, Depp et Paradis, tout leur est permis. Même la divine surprise: celle qui, en quelques semaines, transforme la lolita en femme, et le beau ténébreux en amoureux de Peynet. Puis en père attentionné, couvrant de fleurs la jeune maman et changeant bien gentiment les couches de la petite Lily-Rose. De son côté, l'ex-baby doll se met à mitonner des petits plats pour son amoureux, et quand elle reçoit la presse, elle parle cuisine, et même décoration... Il faut dire qu'en ce domaine, elle a désormais fort à faire: seul souvenir de ses époques nomades, le couple possède trois maisons, l'une à Saint-Germain-des-Prés, l'autre en Provence, et la troisième à Los Angeles. Pour autant, Depp ne renonce pas à son univers esthétique: ainsi, il incarne avec brio le héros de «Sleepy Hollow», un détective qui enquête au siècle dernier sur une série de meurtres par décapitation, «une approche intéressante du film d'action», commente-t-il avec son humour habituel. «Je l'ai interprété comme s'il s'agissait d'une très délicate et très sensible petite fille de 9 ans...» Mais ces propos toujours provocateurs, Johnny Depp les tient maintenant avec décontraction; au lieu de jouer, comme avant, les névrosés à l'os et les poètes maudits, il se montre désormais comme il est: décalé, et comme inspiré en permanence par les ondes euphorisantes d'une lointaine et bénéfique planète. Qui s'appellerait peut-être Vanessa, car miss Paradis affiche la même béatitude: «Mon amoureux, ma fille et moi, c'est le triangle parfait, déclarait-elle récemment. Depuis que Lily-Rose est dans notre vie, on n'a vraiment plus besoin de rien. Ni de personne. Notre histoire est de plus en plus belle, de plus en plus forte... Johnny est quelqu'un de très rare. Mon plus grand bonheur aujourd'hui est d'être aux petits soins pour mon homme...» On se tourne alors vers Depp pour lui demander l'explication du miracle: «C'est Vanessa qui porte la culotte, répond-il sereinement. Elle a grandi vite, le milieu du showbiz ne laisse pas d'autre alternative. Nous formons finalement un couple aux petits oignons. J'incarne le poète, le type un peu dans les étoiles. Elle, la femme de tête. Nous sommes complémentaires.» Surprenante osmose, qui semble abolir jusqu'à leur différence d'âge - elle a 27 ans et lui 37. Depp observe alors posément: «Quand je venais à Paris, j'avais le sentiment de venir chercher quelque chose que j'avais perdu ou que j'avais déjà vécu dans une vie antérieure. En fait, c'était mon futur que je cherchais. C'était ma famille.» Et comme s'il était impossible d'arrêter ces surenchères dans la déclaration d'amour, Vanessa susurre dans son album avec une sérénité à laisser pantois les meilleurs profs de yoga: «J'ai fini de m'chercher/Depuis que j't'ai trouvé/La meilleure personne en moi, dans le fond c'est toujours toi.» Alors un seul petit regret, sur la dernière note: cette chanson-là, en forme de happy end, pourquoi ne l'a-t-elle pas fredonnée en duo? C'est notre bonheur à nous, pour le coup, qui aurait été parfait...
(extrait de Paris Match)
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